Le Défi Unique du « Patrimoine Moderne »

Université Simon Fraser, Burnaby, C.-B. Vue sur le Convocation Mall, dont la terrasse sur le toit a été rénovée. Source : TRACE
Les bâtiments construits à l’époque moderne (au Canada, de l’après-guerre au milieu des années 1970), présentent des défis nouveaux et particuliers pour ceux qui s’intéressent à la conservation. Les édifices modernes sont le produit d’une nouvelle manière de construire, provoquée par un changement social, l’accès à de nouveaux matériaux et l’industrialisation. Tout comme les bâtiments des périodes précédentes, les édifices modernes de bonne qualité ont acquis une valeur sociétale collective avec le temps. Cependant, leurs matériaux et leurs assemblages arrivent souvent à la fin de leur vie utile ou l’ont même dépassée, ce qui rend ces bâtiments de plus en plus susceptibles d’être modifiés ou démolis.
Pour réussir la mise à niveau et la réhabilitation durables de bâtiments modernes, il faut employer des stratégies particulières, car ils sont constitués de systèmes, d’assemblages, de matériaux et de composantes solidaires qui leur sont propres. Ci-dessous, vous trouverez un aperçu de la valeur patrimoniale des bâtiments modernes au Canada, puis quatre manières d’envisager la question de la mise à niveauet de la réhabilitation durables grâce à des stratégies et à des cadres d’application.
Déterminer la Valeur
L’évaluation de la valeur patrimoniale des bâtiments modernes accorde autant d’importance à l’intention du concept qu’à l’intégrité matérielle. De nombreuses autorités publiques privilégient cette approche de conservation exhaustive pour évaluer leurs bâtiments modernes. Par exemple, un des éléments ou des systèmes du bâtiment moderne pourrait être considéré comme unique ou d’avantgarde à l’époque de sa construction.
Un autre facteur déterminant dans l’établissement de la valeur patrimoniale est l’appartenance du bâtiment à un certain type ou style de construction, surtout s’il en est l’un des derniers représentants. Il faut toutefois garder à l’esprit que la période moderne est caractérisée par la vague de construction la plus importante de l’histoire de l’humanité. Ainsi, un nombre considérable de bâtiments de moindre qualité ont été édifiés en alternance avec d’autres de haute qualité. De plus, étant donné les nombreuses avancées de la technologie et de la société, la période moderne a produit une grande variété de styles, allant du style international minimaliste à l’extravagante architecture expressionniste. Autrement dit, les bâtiments de la période moderne présentent une grande diversité visuelle et stylistique.
Utiliser des Matériaux et des Assemblages Évolutifs
La fabrication industrielle a donné lieu à de nouveaux matériaux et assemblages synthétiques qui ont été par la suite intégrés à la construction de bâtiments. Ces éléments, caractéristiques de cette période, étaient le produit de programmes et de réalisations à grande échelle jamais vus auparavant.
Malheureusement, on utilisait souvent ces nouveaux assemblages sans mise à l’essai adéquate et sans connaître leur rendement à long terme, ce qui pouvait entraîner des problèmes avec le temps. Les assemblages tels que les murs rideaux évoluaient si vite (en matière de technologie du bâtiment) qu’ils devenaient souvent obsolètes en moins d’une génération. Les défis posés par la courbe d’évolution de ces assemblages muraux se trouvent exacerbés par le fait que bon nombre de ces systèmes faisaient l’objet d’un droit de propriété, ce qui rend la conservation des matériaux difficiles. Par-dessus le marché, au cours de la vie d’un bâtiment, on essaie souvent de compenser la déficience des assemblages de manière plus ou moins invasive; par exemple, on commencera par remplacer les joints d’étanchéité, puis on ajoutera des éléments à l’enveloppe pour finalement tout remplacer. Chaque intervention risque d’affaiblir l’intention du concept d’origine et le caractère ou la valeur patrimoniale du bâtiment, rendant ainsi plus difficile d’en assurer la conservation fidèle ou la mise à niveau et la réhabilitation.

Bâtiment de l'assurance-accidents du travail, Winnipeg (Manitoba). Source : TRACE

Mise en valeur de l'épaisseur supplémentaire de l'enveloppe du bâtiment grâce à l'ajout de fentes en acier inoxydable. Bâtiment de l'assurance-accidents du travail, Winnipeg (Manitoba). Source : TRACE
Pallier les Défauts
Tout bâtiment peut comporter des défauts de conception involontaires risquant de causer des défaillances, parfois plusieurs années après sa construction. Dans le cas des bâtiments modernes, la taille, l’échelle et le type de la construction ont tendance à exacerber ces défauts. Les solutions structurelles novatrices choisies pour construire ces bâtiments comprennent parfois de légers défauts de conception ou des erreurs d’assemblage répétées à plusieurs reprises. Ces assemblages allient parfois accidentellement des matériaux qui déclenchent une action galvanique, ou des matériaux expérimentaux dont le rendement s’affaiblit au fil du temps. En pareil cas, il est important de déterminer et de conserver la valeur patrimoniale du bâtiment plutôt que d’opter aveuglément pour des remplacements identiques, particulièrement pour les matériaux transformés. Lorsqu’il est possible d’apporter des améliorations techniques sans altérer la valeur patrimoniale, il vaut mieux éviter de reproduire les détails d’assemblage défectueux ou de choisir les mêmes matériaux inadaptés.
Séparer l’Enveloppe de la Structure
L’une des différences les plus importantes entre les constructions modernes et celles qui les ont précédées est la séparation du mur extérieur et de la structure du bâtiment. Dans les bâtiments prémodernes, la hauteur et la taille des ouvertures étaient déterminées par la direction des charges structurelles et par la capacité des murs porteurs intérieurs et extérieurs de diriger ces charges vers le sol. Avec les nouveaux squelettes structuraux et les coques minces en béton et en acier, les murs extérieurs des bâtiment modernes n’ont plus qu’à servir d’enveloppe suspendue à la structure. Cette approche est parfaitement illustrée par le mur rideau unitaire, qui peut prendre toutes sortes de finitions et de styles, et qui est souvent entièrement constitué de fenêtres et de panneaux tympan fixés à une grille.
Cette séparation et l’utilisation de systèmes d’enveloppe de masse thermique moindre ont permis, par essais et erreurs, de sensibiliser graduellement les gens aux questions de résistance à la chaleur, d’infiltration et d’exfiltration d’air et de transfert d’humidité. Cette approche, tout comme l’inefficacité du chauffage et de la climatisation, est attribuable à l’abondance et au faible coût de l’énergie. Avec le temps, de multiples déficiences ont fait leur apparition, parfois résolues au moyen de systèmes et de composantes exigeant une attention et une surveillance constantes. Les milliers de joints d’étanchéité qui ont été installés à la jonction de murs individuels sont particulièrement problématiques, car ils ont tendance à perdre leur efficacité.
Ces problèmes de technologie murale propres à la période moderne ont des répercussions directes sur les matériaux de construction et l’intégrité du concept, ainsi que sur la durabilité et la valeur patrimoniale de ces bâtiments.
Séparer l’Environnement Intérieur de l’Extérieur
En les libérant de toute fonction structurelle, on pouvait donner aux murs extérieurs une plus grande souplesse de forme; ainsi, les conditions intérieures se retrouvaient souvent déconnectées de l’environnement extérieur, de plus en plus souvent contrôlées par des systèmes mécaniques et électriques. Ces nouveaux systèmes ne reposaient pas particulièrement sur les conditions extérieures ou naturelles (ventilation et éclairage naturels), ne tirant pas autant parti des caractéristiques du site et entraînant ainsi une plus grande consommation d’énergie.

Une nouvelle enveloppe de bâtiment préfabriquée entoure la partie inférieure de la bibliothèque Fisher Rare Books. Toronto (Ontario). Source : TRACE

Cour intérieure située au cœur des nombreux blocs du bâtiment Buchanan, réaménagée par l’Université de la Colombie-Britannique. Vancouver (C.-B.). Source : TRACE
Adaptabilité des Structures
La souplesse d’un bâtiment se trouve améliorée lorsque l’on sépare son enveloppe de sa structure et que l’on utilise des composantes d’assemblage modulaires ou uniformisées. L’enveloppe extérieure peut être traitée indépendamment de la structure sous-jacente, ce qui multiplie les possibilités de mise à niveau ou de réaménagement durable et de réutilisation adaptative. L’approche la mieux adaptée est sélectionnée en fonction de la valeur patrimoniale du bâtiment, de l’état des matériaux et du degré de durabilité désiré. Le piètre état des matériaux des murs extérieurs ne nécessite pas une démolition complète.
Les systèmes structurels distincts offrent une plus grande souplesse et une plus grande adaptabilité. La structure fournit une charpente pour les projets de réhabilitation, de mise à niveau et de réutilisation adaptative. Par exemple, l’édifice Friedman de l’Université de la Colombie-Britannique, que celle-ci reconnaît comme une ressource patrimoniale, a été adapté et mis à niveau de façon à tirer profit des caractéristiques de conception intrinsèques du bâtiment, y compris celles qui avaient été éliminées au cours de rénovations précédentes. Le résultat respecte l’intention du concept d’origine, permet un nouvel usage nécessitant moins de modifications importantes que sa vocation précédente, bénéficie d’un plan mieux défini donnant un meilleur accès à la lumière naturelle au centre de la plaque de plancher, et propose un nouveau système de mur extérieur. Ces mises à niveau respectent visiblement le caractère du bâtiment.
Étant donné le grand nombre de bâtiments modernes, les parties concernées doivent absolument s’efforcer de réaménager et d’adapter le parc immobilier. Un grand nombre de ces bâtiments arrivent au terme de leur cycle de vie, certains l’ayant même déjà dépassé, et ont grand besoin d’attention. Répondre aux besoins des bâtiments modernes pourrait constituer une excellente occasion de réduire la consommation d’énergie au Canada. Il faut cependant déterminer le niveau d’intervention désirable au cas par cas pour protéger la valeur patrimoniale officielle de chaque bâtiment ou, au minimum, pour tenir compte des éléments qui possèdent une valeur de conception ou qui créent un sentiment d’appartenance.